Camille aime la camomille, comme Annie aime les sucettes. Chaque soir, elle se penche sur son bol d’eau tiède et tente d’y découvrir le début d’un morceau d’avenir ou à défaut, de se délecter de quelques souvenirs que les vapeurs auront exhumées. Car Camille est une rêveuse à n’en pas douter, un brin nostalgique, un brin magicienne qui n’hésite pas à proclamer face à son bol en porcelaine usagée « Chamaemelum nobile », avec l’espoir un peu fou que les portes d’un autre univers s’ouvrent devant elle.
Tout a commencé le jour où la voisine, la Pauline comme tout le monde l’appelait dans le quartier, raconta comme elle-seule savait le faire, les vertus adoucissantes de l’astéracée. A cette époque, Camille et sa meilleure amie Sophie faufilaient leurs jeunes silhouettes sous le grillage dès que l’école était terminée. Elles profitaient de quelques heures de liberté pour venir écouter les récits de cette grand-mère que la vie avait si délicieusement façonné.
Ce jour-là, Camille et Sophie étaient tristes. Sophie allait bientôt déménager. Avec elle, c’était toute une époque de sa vie qui s’en allait, empaquetait dans un des cartons que l’on oublierait peut-être de vider. Les deux enfants se connaissaient depuis leurs premiers pas. Elles avaient tout partagé ou à peu près. Leurs poupées, leurs pyjamas, leurs bêtises, leurs amoureux, leurs secrets…rien n’avait été oublié. Beaucoup pensaient qu’elles étaient sœurs quand elles se baladaient, main dans la main, avec leurs plus jolies sourires accrochées. Cette méprise les amusait et elles se gardaient bien de rétablir la vérité. Les deux jeunes filles étaient bien plus que des sœurs, elles étaient des amies que rien ne pourrait séparer.
Mais la vie en a décidé autrement. Un jour, c’était un mardi, le père de Sophie est rentré un peu plus tard qu’à l’accoutumée. Sophie comprit d’un simple regard que quelque chose était en train de se passer. Après avoir avalé son dîner, elle se faufila dans l’escalier pour comprendre le drame qui s’annonçait. Son père allait être muté – en Bretagne – c’est un joli coin il paraît, avait-il soufflé à sa femme ne sachant plus vraiment qui il devait s’employer à persuader.
Quand Sophie rapporta la conversation à Camille, c’est tout leur univers qui venait de s’écrouler. Comment imaginer une seule seconde que nos deux complices puissent poursuivre leur adolescence éloignées l’une de l’autre. Elles décidèrent évidemment de ne pas en rester là. La pension, l’adoption, la fugue, la grève ont d’abord été envisagées. Et puis, elles se rendirent compte que leurs projets étaient non sans conséquence et un brin démesurés. Elle pensèrent alors au dialogue, à la négociation, aux menaces parfois… mais quand il fut l’heure de mettre leur plan à exécution, elles comprirent après quelques semaines de discussion que l’affaire était réglée et qu’elles ne gagneraient jamais.
Alors, la tristesse chassa la colère. Chaque jour qui passait, elles pleuraient à en perdre la vue, elles s’écrivaient des listes de promesses, partageaient photos et souvenirs, échafaudaient des plans pour se retrouver aux vacances de printemps… Mais tout cela se révéla très vite insuffisant.
Alors qu’elle rentrait de quelques courses au marché, Pauline croisa nos deux jeunes éplorées assises les bras en croix. Elle les invita alors à partager quelques madeleines et leur chagrin autour d’une tasse de thé. Camille et Sophie ne se firent pas prier et racontèrent en chœur la réalité qui les tourmentait, elles allaient devoir bientôt se séparer. Pauline écouta religieusement leur histoire, s’amusant intérieurement de l’énergie que les demoiselles déployaient. Quand elles eurent fini, elle leur proposa la seule chose qu’elle n’avait envisagé : la magie des astéracées…
« Quand l’absence sera trop difficile à supporter et que le temps sera venu de vous retrouver, sachez mes petites filles que la distance n’est rien pour deux jeunes cœurs éclairés. Il vous faudra me croire sans jamais douter, me croire sans jamais en parler, me croire pour que la magie puisse durer à jamais. »
Sur ces paroles, elle leur tendit à chacune une petite fiole argentée et reprit :
« La nature a des pouvoirs souvent insoupçonnés pour celui qui ne prend pas la peine de les observer. Quand vos deux cœurs seront trop lourds et qu’ils voudront communier, vous verserez quelques gouttes de camomille noble dans un grand bol d’eau chaude que vous boirez. Alors, vous vous retrouverez, je vous le promets. Il n’y a pas de séparation qui ne puisse être brisée. »
Les années passèrent. Bien sûr, le sortilège fonctionna au début encouragé par l’espoir (ou le désespoir) et la naïveté des deux enfants, suffisamment pour adoucir leur peine, au moins un temps. Et puis un jour, elles grandirent. Vint alors le moment où comme chacun d’entre nous, elles cessèrent de croire. Les deux amies se perdirent de vue au fil des ans, mais comme une madeleine de Proust, un doudou, ou un morceau d’enfance égaré, elles continuèrent toutes deux à sniffer quelques gouttes d’huiles essentielles de Chamaemelum Nobile, histoire de croire encore et de s’évader…
