La mélodie des détails

Le papier était blanc, plié en quatre. Quand je le sortis de son enveloppe pour en découvrir le message dissimulé, j’ignorais que cet exercice me plairait autant. Imitant le style d’Alice et de son pays des merveilles, il disait d’une si complexe simplicité : raconte moi les détails, oublions l’essentiel.

J’ai voulu structurer, harmoniser, imaginer quelque chose de joli, mais l’idée tardait à venir. Alors, pour repousser le complexe de la page blanche, j’ai listé simplement tout ces détails que je me suis surprise à avoir gardé. 

Tu étais en retard. 15 minutes je crois.
Tu m’as dit que tu ne portais pas de montre, qu’elle était cassée.
Tu sentais le savon blanc, je me suis surprise à aimer cela.
Tu avais une tâche sur ta manche, du café je crois.

Tu parlais d’une voix posée, calme, grave, enfumée.
Tu as souri, beaucoup. Tu as croisé tes jambes, deux fois.
Tu t’es assis au milieu du canapé.
Tu as bu du vin. Rouge.
Une bouteille que tu as ramenée. Un château qu’on t’avait recommandé.
Tu n’aimes pas le champagne. Tu l’as amené pour moi.

Plus tard, tu as réclamé un troisième café. Un réflexe plus qu’une drogue d’après toi.
Tu n’as rien mangé. Tu as beaucoup fumé.
Tes doigts sont longs. Plus que les miens.
Tes yeux se ferment quand tu souris. Ton sourire est à se damner.

Tes épaules sont larges. Plus que les miennes. (Un détail qui n’en est pas)
Ta main gauche porte une cicatrice à la genèse de ton pouce.
Tes doigts sont rongés. Cela m’a amusée.
Tu parles doucement. Tu écoutes patiemment.

Tu étais calme face au silence. Etrangement, moi aussi.
Tu es arrivé quand il faisait nuit.
Le soleil brillait quand je t’ai raccompagné.
Il faisait frais. Pas assez pour faire un feu dans la cheminée.

La musique a doucement bourdonné.
Tu as souri quand Joe Jackson a fredonné.
C’est à Londres que tu es allé l’écouter.
Tu avais 19 ans, c’était ton premier voyage à l’étranger.

A mon tour, j’ai plié en quatre ma feuille griffonnée et puis je lui ai donné. Je ne voulais pas qu’il la lise devant moi. Je crois que j’ai bien fait.

Quelques jours plus tard, il m’envoya un mail qui commencait pas ses mots : « Les détails sont essentiels. Les détails sont l’essentiel. Comme un silence plus bavard que tous les mots. ».
Et puis, il m’a parlé de mon Avatar… mais cela, c’est une autre histoire !

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Copyright : Nicole Charpentier

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La cour des Grands

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Cette vie dont vous êtes le héros

Quand j’étais enfant, je ne choisissais rien ou si peu. Sur les vieux polaroïds, je portais trop souvent des pantalons de velours aux couleurs improbables et une frange qui condamnait mes yeux au silence. Je ne choisissais pas non plus mes activités extrascolaires, le menu pour mon anniversaire ou les livres que je rêvais de lire en secret. Une jeune fille s’abreuve des Comtesses de Ségur ou des aventures d’Alice, avait un jour décrété ma mère, et pour son anniversaire on lui offre Croc-Blanc et puis plus tard Jane Eyre, mais faudra attendre au moins ses 12 ans.

Et puis un jour, c’était un mercredi je crois, j’ai fêté mes 10 ans avec mes copines de l’école. Comme le voulait la tradition, j’ai ouvert les quelques paquets au moment du gâteau et des bonbons. Gwenaëlle venait d’arriver dans mon école. Elle ne lisait pas les aventures d’Alice. Elle ne jouait pas non plus à la marelle ou à l’élastique. Elle était un peu différente, mais je ne sais plus vraiment pourquoi ni comment. Dans le paquet de Gwenaëlle, il y avait un autre genre de roman, un de ceux dont je rêvais secrètement. Sur la couverture, on pouvait déchiffrer cette promesse qui sentait bon la liberté : « un livre dont vous êtes le héros ». Cette idée me passionnait, m’intriguait, m’excitait. Alors le soir venu, je n’ai pas mis bien longtemps pour me glisser sous mes draps et devenir enfin l’héroïne d’une histoire, à défaut d’être la mienne.

Comme dans la vie, il faut lire chaque mot pour bien comprendre ce qui nous arrive. Comme dans la vie, la suite est à choix multiples. Comme dans la vie, si tu t’engages dans une voie, considère qu’il est inutile de se retourner, de se déresponsabiliser, de vouloir en changer. Être un héros implique à chaque chapitre comme à chaque jour que Dieu fait, de faire des choix, ses choix, et de les assumer.

Vingt cinq ans plus tard, j’ai le droit de choisir. Enfin. Et c’est sans doute parce que j’ai compris même si tardivement l’importance majeure de chaque décision, qu’aujourd’hui je ne supporte plus les discours embués derrière lesquels se cache maladroitement cette phrase si tristement célèbre :  Ce n’est pas ma faute* ! Quel genre d’être humain faut-il être pour refuser de reconnaître ses failles, ses manquements, ses imperfections ? Quel genre d’être humain faut-il être pour refuser ses responsabilités ? Quel genre d’être humain faut-il être pour refuser d’apprendre des erreurs du passé ?


* Extrait de la lettre CXLI de la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont (Les liaisons dangereuses). Argumentation visant à culpabiliser la victime, très révélatrice de l’immoralisme et de la perversion libertine. Elle permet de définir ce qu’est l’amour pour un libertin : le plaisir, le refus de la responsabilité, la licence, l’égoïsme, l’arbitraire et la peur du ridicule de se trouver attaché.

" On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature.
Ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois.
Ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre.
Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte !
Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie.
Ce n’est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination.
Ce n’est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon. Si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. "

valmont

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Passio*

Je lui ai donné rendez-vous dans un parking. J’ai longtemps cherché un endroit pour le moins désert et je suis tombée à deux pieds dans le piège du cliché. Il faut dire que je n’ai pas l’habitude de ce genre de rendez-vous. Alors à défaut d’expérience, j’ai choisi les vieilles ficelles, les raccourcis qu’on voit dans les films… Une manière de se rassurer à grands coups d’images d’Epinal, c’est important de pouvoir se rassurer, surtout dans ces moments là. 

Je m’appelle Louise et j’ai 37 ans. Si vous me croisez dans la rue, vous ne me remarquerez peut-être pas. Je suis blonde, pas très grande, des yeux gris, je porte des lunettes à écailles quand je lis. J’aime Proust, la danse moderne et les pâtes au surimi. Non, ne tirez pas la langue, je vous assure que c’est bon, il faut juste savoir les préparer, si je pouvais je vous en ferais goûter. C’est incroyable cette capacité que les gens ont à décréter des tas de choses sur tout alors même que tout est ignoré.   

Il y a trois ans ma vie a basculé. C’était un mardi, la fin de l’après-midi. Je m’apprêtais à rentrer chez moi. J’ai scrupuleusement rangé mes affaires, sorti mes clés de voiture, salué mes collègues en leur précisant d’un ostensible « à demain » que je comptais bien revenir, franchi le porche du bureau, remonté le col de mon manteau, sorti mon parapluie et c’est en regardant mes chaussures pour éviter de tomber que tout est arrivé. Nous venions de nous rencontrer. Il m’a ramassée sur le sol avec un air gêné après m’avoir bousculée. Je me souviens de son visage comme si c’était hier. J’ai appris un peu plus tard que les plis sous ses yeux étaient le QG de ses émotions, colère, gêne, tristesse, amour, grand amour, et puis passion…

J’étais trempée. Il était gêné. Alors il m’a proposé de rentrer dans un troquet pour s’excuser. Moi, j’ai accepté. J’ignorais que le troquet était l’arbre qui cachait la forêt et que c’était dans une lourde histoire que je venais finalement de mettre les pieds. Tout cela est presque terminé et je vous avoue que je n’ai pas vraiment envie d’en parler. Simplement vous dire que c’est le genre de conte pour adultes consentants qui vous empêche de respirer, qui vous sert la gorge ou qui parfois vous donne le sentiment d’être étrangement vivant. Le genre d’histoire qui vous fait tout oublier, altère votre jugement, votre sens des priorités, des responsabilités, vous convainc parfois que vous êtes aussi précieuse qu’un diamant. Le genre de scénario qui vous fait perdre le sommeil, l’appétit, la raison, et vous fait basculer dans un univers qui ne vous appartient pas. C’est cela, précisément, je ne m’appartenais pas. En croisant la route de Franck, j’allais bientôt découvrir la puissance du désir noyé dans un excès de sentiments. En croisant la route de Franck, j’ignorais que je venais de rencontrer cette garce de passion bien planquée dans la poche arrière de son pantalon.  

Il était bien au-delà de 22 heures quand elle s’est pointée. Je me réjouissais à l’idée que mon plan fonctionnait, que le parking était déserté. Elle s’approche doucement de moi, évidemment féline, magnifique, hypnotisante. Son regard ne lâche pas le mien, et je vous avoue que j’étais prête à renoncer face à cet adversaire devant qui je ne fais pas le poids. Mais non, je n’ai pas fait tout cela pour capituler encore une fois. Alors que quelques pas nous séparaient encore, c’est poussé par l’énergie du désespoir que je l’ai faite basculer dans le coffre d’une berline que j’avais louée. Bien sur, je ne vous dirai pas où je l’ai cachée. Elle est en lieu sur et moi, depuis ce jour là, j’ai recommencé à respirer…

Dans une interview récente à propos de son nouveau film Camille Claudel, Juliette Binoche a déclaré : « On n’écrase pas la passion, on l’enferme tout au mieux. »

* passio est l’origine latine du mot passion. Il signifie souffrir ou endurer

valse

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Chamaemelum nobile

Camille aime la camomille, comme Annie aime les sucettes. Chaque soir, elle se penche sur son bol d’eau tiède et tente d’y découvrir le début d’un morceau d’avenir ou à défaut, de se délecter de quelques souvenirs que les vapeurs auront exhumées. Car Camille est une rêveuse à n’en pas douter, un brin nostalgique, un brin magicienne qui n’hésite pas à proclamer face à son bol en porcelaine usagée « Chamaemelum nobile », avec l’espoir un peu fou que les portes d’un autre univers s’ouvrent devant elle.

Tout a commencé le jour où la voisine, la Pauline comme tout le monde l’appelait dans le quartier, raconta comme elle-seule savait le faire, les vertus adoucissantes de l’astéracée. A cette époque, Camille et sa meilleure amie Sophie faufilaient leurs jeunes silhouettes sous le grillage dès que l’école était terminée. Elles profitaient de quelques heures de liberté pour venir écouter les récits de cette grand-mère que la vie avait si délicieusement façonné.

Ce jour-là, Camille et Sophie étaient tristes. Sophie allait bientôt déménager. Avec elle, c’était toute une époque de sa vie qui s’en allait, empaquetait dans un des cartons que l’on oublierait peut-être de vider. Les deux enfants se connaissaient depuis leurs premiers pas. Elles avaient tout partagé ou à peu près. Leurs poupées, leurs pyjamas, leurs bêtises, leurs amoureux, leurs secrets…rien n’avait été oublié. Beaucoup pensaient qu’elles étaient sœurs quand elles se baladaient, main dans la main, avec leurs plus jolies sourires accrochées. Cette méprise les amusait et elles se gardaient bien de rétablir la vérité. Les deux jeunes filles étaient bien plus que des sœurs, elles étaient des amies que rien ne pourrait séparer.

Mais la vie en a décidé autrement. Un jour, c’était un mardi, le père de Sophie est rentré un peu plus tard qu’à l’accoutumée. Sophie comprit d’un simple regard que quelque chose était en train de se passer. Après avoir avalé son dîner, elle se faufila dans l’escalier pour comprendre le drame qui s’annonçait. Son père allait être muté – en Bretagne – c’est un joli coin il paraît, avait-il soufflé à sa femme ne sachant plus vraiment qui il devait s’employer à persuader.

Quand Sophie rapporta la conversation à Camille, c’est tout leur univers qui venait de s’écrouler. Comment imaginer une seule seconde que nos deux complices puissent poursuivre leur adolescence éloignées l’une de l’autre. Elles décidèrent évidemment de ne pas en rester là. La pension, l’adoption, la fugue, la grève ont d’abord été envisagées. Et puis, elles se rendirent compte que leurs projets étaient non sans conséquence et un brin démesurés. Elle pensèrent alors au dialogue, à la négociation, aux menaces parfois… mais quand il fut l’heure de mettre leur plan à exécution, elles comprirent après quelques semaines de discussion que l’affaire était réglée et qu’elles ne gagneraient jamais.

Alors, la tristesse chassa la colère. Chaque jour qui passait, elles pleuraient à en perdre la vue, elles s’écrivaient des listes de promesses, partageaient photos et souvenirs, échafaudaient des plans pour se retrouver aux vacances de printemps… Mais tout cela se révéla très vite insuffisant.

Alors qu’elle rentrait de quelques courses au marché, Pauline croisa nos deux jeunes éplorées assises les bras en croix. Elle les invita alors à partager quelques madeleines et leur chagrin autour d’une tasse de thé. Camille et Sophie ne se firent pas prier et racontèrent en chœur la réalité qui les tourmentait, elles allaient devoir bientôt se séparer. Pauline écouta religieusement leur histoire, s’amusant intérieurement de l’énergie que les demoiselles déployaient. Quand elles eurent fini, elle leur proposa la seule chose qu’elle n’avait envisagé : la magie des astéracées…

« Quand l’absence sera trop difficile à supporter et que le temps sera venu de vous retrouver, sachez mes petites filles que la distance n’est rien pour deux jeunes cœurs éclairés. Il vous faudra me croire sans jamais douter, me croire sans jamais en parler, me croire pour que la magie puisse durer à jamais. »

Sur ces paroles, elle leur tendit à chacune une petite fiole argentée et reprit :

« La nature a des pouvoirs souvent insoupçonnés pour celui qui ne prend pas la peine de les observer. Quand vos deux cœurs seront trop lourds et qu’ils voudront communier, vous verserez quelques gouttes de camomille noble dans un grand bol d’eau chaude que vous boirez. Alors, vous vous retrouverez, je vous le promets. Il n’y a pas de séparation qui ne puisse être brisée. »

Les années passèrent. Bien sûr, le sortilège fonctionna au début encouragé par l’espoir (ou le désespoir) et la naïveté des deux enfants, suffisamment pour adoucir leur peine, au moins un temps. Et puis un jour, elles grandirent. Vint alors le moment où comme chacun d’entre nous, elles cessèrent de croire. Les deux amies se perdirent de vue au fil des ans, mais comme une madeleine de Proust, un doudou, ou un morceau d’enfance égaré, elles continuèrent toutes deux à sniffer quelques gouttes d’huiles essentielles de Chamaemelum Nobile, histoire de croire encore et de s’évader…      

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Femmes que j’aime, c’est ta, ta, ta, ta*

Nous nous donnons rendez-vous régulièrement elle et moi, une sorte de tradition propice à la bonne humeur dont on se félicite à chaque fois. On mange des pâtes. On boit parfois du vin. On raconte. On rigole. On a même pleuré une fois. Pétillante comme du bon champagne, prête à retourner le monde entier s’il le fallait, partagée entre son pied dans la réalité et son besoin d’optimisme pour y arriver, elle me fait vibrer, me surprend, me nourrit, m’enthousiasme, me touche, me déroute… tant et si bien que j’ai décidé que quand je serai grande, c’est à elle que je veux ressembler.

Un jour, il faisait beau, j’avais froid. Je crois que c’est ce qui l’a décidé à me raconter. Voilà comment on ouvre parfois les portes de chez soi. Derrière ce sourire à se damner, je rencontre une femme qui depuis bien longtemps est titulaire du club des écorchés. Ses cicatrices joliment dissimulées sont sans doute ce qui fait d’elle une si belle personnalité, une femme qui mérite le respect. L’inventaire n’aurait aucun intérêt, il y a tellement de jolies choses sur elle à vous raconter, tellement de fleurs qui ont poussé sur ses tas de fumier.

Cette fois là, nous sommes d’humeur égale elle et moi. Noyées dans un quotidien qui nous défrise parfois, rassurées de constater que nous partageons les mêmes sujets de désarroi. Alors, on rit pour se soulager, pour évacuer, pour rendre insignifiantes toutes les merdes qu’il nous faut parfois gérer. Je décide alors de lui raconter la dernière idée en vogue qui traine du côté de chez moi. Notre dialogue ressemblait à peu près à cela :

- Vous avez chez vous des modules de formation dédiées pour les femmes ?
- Dédiées pour les femmes ? C’est-à-dire ?
- Chez nous, ils ont décidé d’aider les femmes à apprendre à travailler et à faire carrière. Alors, ils ont inventé une formation sur le sujet dispensée par une femme, une parisienne je crois.
- Et cela consiste en quoi exactement ?
- Je m’intéresse pas trop au sujet, j’ai peur qu’ils m’envoient me faire former. Apparemment, tu parles de ta condition de femme au travail, des difficultés rencontrées, tu fais des jeux de rôle, t’apprends à savoir te mettre en avant, à ne plus te laisser marcher sur les pieds, à gagner en confiance.
- Je crois qu’ils ne vont pas t’envoyer tu sais, ils vont avoir peur de ce que cela pourrait donner… (Rires)
- Non mais Marie, sans déconner, tu ne trouves pas cela dingue toi ce genre de conneries. Si tu n’es pas fait pour ton univers professionnel, il faut simplement en changer. Moi, je serais incapable de bosser chez L’Oréal, je le sais, j’ai fait mon deuil des shampooings à prix cassé ! Et puis, je trouve cela dégradant en fait. Tu fais le job, ou tu ne le fais pas. C’est aussi simple que cela pour moi.
- Ah ma Flo, tu me fais rire. Tu sais, tout le monde n’est pas né avec un bras armé comme le tien. Certaines femmes ont peut-être besoin d’être accompagnées, confortées, épaulées, guidées… pour réussir et s’épanouir dans leur vie professionnelle et leur vie privée.
- Tu ne crois pas si bien dire, ils ont décidé de baptiser cette formation « Réussir au féminin ». Et pourquoi, on n’invente pas « Réussir au masculin », les hommes naissent avec les gênes de l’efficacité, de l’adaptabilité, de la rigueur, du professionnalisme en vérité… Et nous : faut nous aider, faut compenser ! Franchement, on croit rêver… Le pire, c’est qu’elles sont à fond, toutes, dans leur groupe de réflexion. Cela va finir avec un tricot et une tasse de thé, et on aura tout gagné !
-        Faudrait surtout développer un module « Réussir avec les cons », hommes ou femmes cela va de soi, et là je te promets que moi j’y vais… !

Dans son livre « lean in » sorti récemment aux Etats-Unis, Sheryl Sand, directrice générale de Facebook, affirme que le principal obstacle à la réussite des femmes serait les femmes elles-mêmes. A la lumière de mon quotidien, je crois que je comprends pourquoi…

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* Copyright Michel Polnareff

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Heureux qui comme l’Oncle Tom a su rentrer dans sa case

Je n’en peux plus. Voilà des semaines que cela dure et je crois bien que mon capital tolérance vient de s’évaporer. Au départ, c’est vrai, j’ai trouvé cela surprenant, intriguant même. Réputée pour ma sanguinaire curiosité, j’ai comme à mon habitude répondu présente aux sollicitations, j’ai patiemment écouté, j’ai tenté de comprendre, j’ai même réussi à le faire je crois…

Et puis, c’est devenu un cercle infernal. Ils sont devenus de plus en plus nombreux. Le silence et les sourires d’hier ont fait place aux questions, aux angoisses, aux doutes, aux remises en question et telle la peste en son temps, la maladie se propage, les voix se font entendre et leurs sons viennent jusqu’à moi.

Quand ils sont une simple poignée, la confiance qu’ils vous témoignent est comme un honneur, elle flatte l’ego même, vous rassure en vous expliquant que vous, vous n’en êtes plus là.
Quand les récits foisonnent et qu’il ne se passe plus une journée sans que le téléphone sonne et qu’il se mette à pleurer, là vous vous dites qu’il est peut-être temps de changer la composition de votre eau de toilette, qu’elle devient douteuse cette subite attractivité.

Avec quelques bases en psychologie et en développement personnel et un peu de bon sens, on comprend très vite l’origine de toutes ces sorties de route. Ce qui m’interpelle, c’est de comprendre pourquoi toutes ces questions se manifestent maintenant. Le monde qui m’entoure est triste. S’écouterait-il un peu trop parler ? Ou comprendrait-il simplement l’importance de s’exprimer ? Et puis, pourquoi me choisir moi et tout me raconter. C’est un test, une caméra cachée ? Je ne suis pourtant pas l’oreille la plus empathique, il faudrait quand même que quelqu’un aille leur expliquer…

Je continue pourtant à absorber leurs histoires comme une éponge. Mon divan est spartiate et je réalise combien la mélancolie, les doutes et la tristesse sont contagieux, combien il est urgent de se faire vacciner, combien je ne suis pas suffisamment prête pour les regarder dans les yeux et prétendre comme une enfant effrontée que je n’ai même pas peur. J’ai peur bien au contraire, peur de mon incapacité à faire la part des choses, à me limiter à un rôle d’oreille attentive, d’amie…. J’aimerais pouvoir me dire que les écouter c’est déjà leur offrir un morceau de sourire et de cette sérénité que l’on m’attribue désormais – Quelle jolie imposture pour celui qui me connaît ! – mais ce serait mentir et me surestimer. Regardez mes jambes qui flageolent : personne ne voit que je ne suis pas celle que vous croyez, que vous attendez ?

Construire sa case, c’est le travail d’une vie. La mienne est trop petite, on ne peut pas tous y rentrer. Mon problème, c’est que je n’ai jamais su fermer la porte sans la claquer. Et j’imagine déjà le sourire ironique de cette garce de culpabilité…

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