Laisse et filet

Il s’est levé. Trois semaines qu’il traîne dans l’obscurité d’une chambre qui s’apparente à une cellule crottée. Au début, rien ne s’est passé, rien n’a changé, il a fait comme si rien n’était. Il s’est concentré, il a donné le change, il est resté drôle, il était même plus drôle que jamais et puis, presque plus beau. Il faisait si bien ce qu’on lui a toujours enseigné : se complaire dans son ignorance, garder la tête haute, conserver sa dignité, faire envie, refuser la pitié. C’était cela pour lui le bonheur en fait, ou du moins la définition qu’il s’était bricolée : rester digne et se faire désirer.

Il n’avait jamais vraiment connu la perte du désir de l’autre, il s’était toujours arrangé avec la vie sur ce sujet. Il quittait avant. Il ne s’attachait que modérément. Et puis pour les relations long courrier, quand il voulait tenter la stabilité, il choisissait des cibles faciles, du petit gibier comme il les appelait, le genre de filles qui ne saura jamais le quitter. Il n’est pas homme à se laisser abandonner, c’est souvent ce qu’il se répète le matin quand il sort de la douche et qu’il commence à se parfumer. Est-ce qu’il y croit vraiment ? Est-ce que son insolente suffisance cache au fond le fossé de la confiance, un truc que son père ne lui aurait jamais donné ? Personne ne le sait. A dire vrai, c’est ce que, elle, a pensé au début. Sans doute que cela la rassurait d’adoucir un portrait aux angles si carrés. Et puis, on rêve tous de découvrir la faille de l’autre, le truc qu’on est le seul à voir et qu’on va pouvoir soigner. Cela nous rend utile. Cela fait de nous des êtres importants, essentiels, indispensables même. Enfin, cela nous permet de continuer à exister. 

Il s’est levé parce que cette fois les choses ont changé.

Elle est partie. C’était un soir de mai. Est-ce que l’on prémédite ce genre de rupture ? Sans doute. Quitter un homme pareil, c’est presque un métier. D’abord, il faut savoir où on va se planquer, et puis faire ses cartons sans se faire repérer. Faire suivre son courrier, résilier ses abonnements, effacer ses empreintes, vérifier qu’on n’a rien oublié et s’enfuir en s’empêchant de se retourner. Ne jamais regarder dans le rétroviseur. Ne jamais se souvenir ou pire, s’inventer des souvenirs. Ne craindre ni la solitude, ni les représailles, et surtout ne jamais regretter… ni son odeur, ni ses yeux, ni son sourire de carnassier.

Après l’euphorie du « même pas mal ! », les choses ont changé. Rien de progressif, tout est toujours très radical avec lui. Un jour, le soleil s’est levé et lui est resté allongé. Envie de vomir, rien à gerber. Envie de pleurer, comment on fait. Envie de s’enfuir, les jambes sciées. Envie de comprendre pourquoi elle a choisi de filer. Durant ces trois semaines de mutisme, recroquevillé dans le noir et sur lui-même, il a cessé de parler. Pas qu’il n’avait rien à dire, simplement qu’il ignorait comment on formulait la peine, la tristesse, le vide. Ce vocabulaire là ne s’apprend pas, il s’éprouve, il se transpire, il se vit comme un apprentissage pour découvrir celui ou celle que l’on est vraiment. Alors, quand ses douleurs intérieures se sont doucement apaisées, quand ses premières cicatrices ont cessé de le torturer, il a pris un crayon, sa guitare et quelques feuilles de papier. Il réalise que les blessures sont l’opium de la créativité. Alors il écrit pour ne plus souffrir de ses souvenirs. Il écrit pour les laisser respirer et doucement s’envoler.

Son premier texte fut évidemment pour elle. Il ne lui enverra jamais. Il l’a baptisé Laisse et Filet. Le deuxième degré l’a toujours beaucoup amusé ! 

J’ai changé tu vois.
Je mange plus n’importe quoi.
Je ramasse mes slips, je fais mes lacets.
Je vais peut-être penser à me raser.

J’ai changé tu sais.
Le monde a halluciné.
Il me demande sans cesse des news de toi.
J’dis que tu bosses tard, que tu sors le chat.

J’ignorais que je t’avais perdue.
Avant que tu t’en ailles
Je l’ignorais, c’est vrai !, j’en peux plus.
Ca cogne mes entrailles.

J’ai changé c’est vrai.
J’te croyais pourtant habituée.
Je fais pas l’amour, je sais que baiser.
Je sais pas l’amour, je fais que tricher. 

J’ai changé dis moi.
Ce qui te ramènerait ici bas.
Je suis prêt à tout, à me tatouer.
Faire la cuisine, ou tricoter. 

J’ignorais que je t’avais perdue.
Avant que tu t’en ailles
Je l’ignorais, c’est vrai !, j’en peux plus.
Viens me remettre sur les rails.

On ignore tout de ces souffrances
Quand elles respirent en silence.
Ton départ les a réveillées.
Je crois que c’est à cause de la porte que t’as claquée.

On oublie trop vite que rien ne nous appartient jamais.
A part peut-être quelques pièces, un vieux chewing-gum et un billet.
J’ignorais que je t’avais perdue.
Je nous pensais codétenus dans cette prison dorée.

J’ignorais que je t’avais perdue.
Avant d’avoir mal.

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A propos flocva

Ce blog, c'est un peu comme le sac à main d'une femme : c'est le bordel, c'est rouge ou c'est vert et puis parfois un peu noir aussi un peu come la vie, on y trouve de tout, ce qu'on cherche ou ce que l'on ne trouvait pas, c'est anecdotique et parfois drôle, plein de souvenirs ou de miettes, de clés de voiture ou de vieilles photos, c'est plein de questions, plein d'avis sur la question, plein d'humeurs... Et puis c'est plein de gens comme toi qui passent et qui reviendront ou pas, qui s'exprimeront ou pas, un instant dans une vie de celle qui te confirme que Non, elle n'est pas Wonder Woman ! Bonne lecture... ;)
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15 commentaires pour Laisse et filet

  1. philachev dit :

    Ha ben tu rentres enthousiaste de ton séjour à Rio, ça vaut le coup de voyager, ça change les idées et puis ça forme la jeunesse… Qu’elle pêche, on dirait… moi!
    On est plus dans la souffrance que la douleur là…
    Blessure de l’ego qui conduit à une prise de conscience? Pas si sur, je crois plutôt à une auto-illusion dé-culpabilisante: « j’avais des torts mais je n’en ai plus » « je peux à nouveau m’accepter comme je suis »
    Je crois que c’est avant une rupture que l’on change, pas après!
    Et le fait de changer n’empêche pas la rupture, elle est même nécessaire pour redémarrer de façon différente, mais je ne crois pas qu’elle soit suffisante pour amorcer un réel changement…
    Bisous froids et mouillés

    • flocva dit :

      Hola Philou ! Détrompe-toi, j’ai une pêche de malade… J’ai du forcer sur les fruits et légumes brésiliens je pense 🙂
      Faut-il vraiment changer et redémarrer de manière différente ou plus simplement trouver la bonne personne, l’être manquant qui vous prend comme vous êtes et qui s’amuse de vos défauts… ? La question est posee et moi, j’ai ma réponse. On ne change jamais vraiment : on s’adapte un peu ou on ment !

      Et pour ta gouverne : moi aussi je peux écrire des textes pas drôles… Vous n’avez pas le monopole du cœur Monsieur Achev 😉

      • philachev dit :

        Haha, la citation qui tue :p
        Bon, si tu as la pêche ça va, t’as pas la diarrhée avec? Parceque les fruits et légumes des fois… 🙂

    • flocva dit :

      Très classe, dis donc ! Puisque tu sembles t’intéresser à mon métabolisme, sache qu’il se porte à merveille : un esprit sain (;)), dans un corps sain (;)) ….telle est ma devise !!!

  2. Sb dit :

    C’est vrai qu’on aurait pu s’attendre à un autre genre de carte postale de retour de vacances…
    Ceci étant, moi j’aime la variété alors je dois dire que je suis servie. Et pour rebondir sur les propos de Philachev, je trouve intéressant que vous oscilliez si souvent entre le corps et l’esprit, la souffrance vs la douleur, le coeur et la raison sans doute … ! Lequel est le meilleur opium de la créativité alors : le coeur ou la raison ?!

    • flocva dit :

      Les deux mon capitaine : cela dépend du moment, de l’humeur et surtout de savoir si le coeur a en ce moment ses raisons que la raison ignore 😉 !

  3. STV. dit :

    Moi je pense qu’on change, perpétuellement et obligatoirement (on dirait que tu ne me lis pas, ma note de fin Août n’est pas si vieille ;))
    Dire qu’on ne change jamais, c’est d’un irréalisme !
    Bon, à part ça, tu as vu, je me suis remis au boulot : alors, heureuse ?

    • flocva dit :

      Je te lis, c’est certain. Maintenant, est-ce que te lire me contraint à être d’accord avec toi…? Faudra que tu me dises à l’occasion ;). Je suis certainement une grande irréaliste alors puisque je me lève et je confirme : si ton enveloppe charnelle change incontestablement, ce que tu es au plus profond de toi ne change pas ou si peu. Les vraies révolutions sont réservées aux individus confrontés aux drames et accidents de la vie. Les autres, les privilegiés, les plus nombreux… se nuancent au mieux et du bout des doigts… Le changement se fait, se vit le plus souvent sous la contrainte.
      Est-ce qu’une rupture est une contrainte ? Sans doute, tout dépend de l’histoire qui vient d’être rompue. Tout dépend de l’histoire des protagonistes. Tout dépend de l’état et de l’étape où ils se situaient sur le grand échiquier de leur vie…
      Mais le sujet dans le cas présent n’est pas le changement pour moi. Faut-il s’adapter à l’autre ou considérer que l’Autre avec un grand A et celui qui ne nécessitera pas, ou en tous les cas si peu, de vous adapter à lui ? La vie est déjà suffisamment contraignante je crois pour que l’on puisse envisager de devoir changer pour garder l’autre.
      Par contre, si cette rupture est un détonateur pour notre héros et qu’elle se range effectivement dans les événements marquants/boulversants… il pourra en tirer quelques enseignements. Le changement n’est pas vraiment le changement, c’est la maturité. Tout simplement…
      Heureuse ? Bien sûr 😉

  4. Txema dit :

    Chronique d’une rupture annoncée…
    De la mélancolie, un zeste d’amertume, un glaçon de regret et beaucoup de souvenirs en paillettes…
    Cocktail vers un changement…Pour le meilleur
    En tout cas nouveau barman dans le service de chaque jour
    Sinon j’aime beaucoup le texte, ça colle pile poil à la réalité…
    Seul truc qui me chagrine, mais bon, c’est mon côté fashion week, il mets des slips ????
    En 2012 ???
    A quoi ca sert que Moskova se décarcasse…

    • flocva dit :

      Je sais pas pourquoi, mais je savais que cela te plairait 😉
      Pour ce qui est des slips, c’est juste pour la rime comme tu l’imagines ! 🙂
      Bon WE et n’oublie pas de mettre au tricot…

  5. Txema dit :

    Je me demande si t’es un peu moqueuse, là Miss chicon !!!!

  6. STV. dit :

    Puisqu’on parle « de l’autre », je considère qu’au départ on choisit un « autre » qui nous convient, pour qui nous n’avons pas besoin de changer. Après, la difficulté – et puisque je considère personnellement que nous sommes tous en perpétuel changement – est de réussir à faire en sorte de changer en parallèle l’un l’autre, et que nos changements ne nous éloignent pas…
    Après tout, quelle autre explication peut-on donner aux ruptures sentimentales que nos perpétuelles évolutions ? Si nous étions toujours pareils et ne changions jamais, nous nous aimerions pour toujours…
    Après, me lire ne t’oblige pas à être d’accord avec moi, mais une grande majorité de mes lecteurs (deux sur trois ;)) louent ma justesse de ton et ma grande lucidité sur la vie !
    ;D
    (Y’a qu’à voir la dernière note <– PUB)

  7. STV. dit :

    (Bon, du coup le temps passe et la dernière note n’est plus la dernière, m’enfin… :))

    • flocva dit :

      J’ai vu 😉
      Mille excuses pour avoir mis en doute ta justesse et ta grande clairvoyance sur la vie… J’avais un instant perdu mes esprits 😉 !

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