#lachaise

Et toi, qu’est-ce que tu as fait par amour ? PARTIE 2
#lachaise

« O tout ce que je ne dis pas. Ce que je ne dis à personne. Le malheur, c’est que cela sonne. Et cogne obstinément en moi. » Louis Aragon

4 jours. Il me reste 4 jours…

C’est parfois quand la vie vous place au pied du mur que vous prenez les meilleures décisions. Instinctives, intuitives, spontanées, et qui n’ont finalement d’autre finalité que d’assurer la survie.

Alors qu’il avait abandonné son fauteuil depuis plusieurs mois déjà, prisonnier de toutes ses impasses et incapable de se connecter plus longtemps avec ses émotions, ses véritables émotions, William décrocha le téléphone pour prendre rendez-vous.

Mercredi, 10h30. Nous y voilà.

Tout est encore très familier, la rue, la façade vieillissante, l’épicerie d’en face, peut-être même l’odeur. William prend une longue inspiration avant de se décider à sonner. Il se dit que c’est étrange d’appréhender autant un échange dont il espère tant, sans savoir ce qu’il attend vraiment.

Quelques secondes à peine et Lise lui ouvre la porte en souriant. Lise Grégoire, psychothérapeute, c’est écrit sur sa plaque.

Naturellement, William la suit et prend place dans son fauteuil, le poids des habitudes. La valse peut commencer.

– Je suis ravie de vous voir William. Lors de notre dernier échange téléphonique, je vous ai senti sur la défensive, très en retrait, verrouillé. Je n’ai pas insisté outre mesure, j’ai compris que cela n’était pas le bon moment. J’imagine que l’urgence de ce rendez-vous a un sens particulier pour vous. Avec quoi vous venez me voir ?
– Je dois y retourner.
– Comment cela ?
– Je dois y retourner, là-bas, ce week-end. Et je ne sais pas comment je vais y arriver.
– Vous êtes en train de me dire que vous allez vous rendre chez vos parents ? Pourquoi aujourd’hui?
– C’est l’anniversaire de mon père et ma sœur m’a supplié, et…
– Et ?
– Et cela fait tellement longtemps. J’ai cru que c’était peut-être le moment, mais depuis je ne sais plus.
– Qu’est-ce que vous ressentez dans votre corps ?
– Le vide.
– Le fameux vide. William, la dernière fois que nous nous sommes vus, je vous avais proposé un exercice, vous vous souvenez ? J’ai bien compris que c’était compliqué pour vous. Mais, aujourd’hui, vous avez souhaité revenir, et le temps a passé, vous avez sans doute pu y réfléchir. Que penseriez-vous de cette expérience, aujourd’hui ?
– Je crois que je n’ai pas le choix.
– Bien sûr que si vous l’avez.

Lise se lève et attrape une chaise qu’elle place de telle manière à former un triangle dans la pièce.

– Parlez-moi de Mathilde. A quoi ressemblait-elle ?

William ferme les yeux et respire doucement comme pour se connecter à ses souvenirs.

– Une jeune femme qui pétille. Je lui disais souvent qu’elle pétillait mieux que le champagne. A ses côtés, je pouvais m’enivrer de tout. D’un silence, d’un morceau de musique, d’une part de tarte, d’un oiseau qui s’envole. A ses côtés, tout prenait un sens et une dimension différente. Tout existait. Tout existait vraiment. J’existais vraiment.
– Quand est-ce qu’elle est partie ?

William, toujours les yeux clos, pince méthodiquement chacun de ses doigts. Sa respiration s’accélère progressivement et son visage, déjà pourtant si triste, perd les quelques nuances avec lesquelles il était arrivé.

– 10 ans. En novembre. Le 16 novembre. Elle est partie, et je n’ai rien pu lui dire.
– William, je vous propose d’inviter Mathilde à nous rejoindre. Si vous êtes d’accord, elle va prendre place dans la chaise qui se trouve en face de vous. Si vous êtes d’accord, ouvrez les yeux et regardez-la.

S’enfuir ou affronter. Cette éternelle question à laquelle il est complexe d’apporter des réponses. Mais cette fois, William devait se confronter, il le savait. Alors, il ouvrit ses yeux embués et regarda profondément cette chaise en rotin un peu usée.

– William, Mathilde est avec nous, c’est un moment important. Qu’avez-vous envie de lui dire ?

Sans même attendre la fin de la question, il régurgita ses premiers mots.

– Pardon.
– Vous demandez à Mathilde de vous pardonner ? De vous pardonner pour quoi ?
– Pour tout. Pour ne pas avoir réussi à croire en elle, en nous. Pour avoir douté de ses sentiments, de ses intentions. Pour avoir cru qu’elle en aimait un autre aussi facilement, pour lui avoir tourné le dos encore plus facilement. Pour n’avoir su écouter que mon ego, mes peurs, mes doutes. Pour avoir lâché, pour l’avoir lâchée. Pour l’avoir laissée mourir seule sans moi, dans le froid et dans l’ignorance de mes sentiments. Je n’étais pas à la hauteur. Je ne le suis toujours pas. Pardon Mathilde…

Il pleure sans bruit et presque sans larme.

– Pourquoi avez-vous douté autant ?
– Je trouvais tellement miraculeux notre histoire, notre rencontre, les moments que nous partagions, la capacité avec laquelle elle faisait de rien, un grand tout, chaque jour. Je me trouvais heureux, chanceux, tellement chanceux. Alors, quand elle m’a demandé, avec la malice qui la caractérisait, ce que j’avais déjà fait par amour, je n’ai jamais réussi à croire que c’était de moi dont elle parlait. Je n’y ai vu que tous les autres qui la guettaient dans un coin de leur vie, et moi qui me retrouverai bientôt seul avec mes sentiments. J’ai eu peur. Tellement peur de la perdre. Alors, j’ai décidé de partir le premier, convaincu que cela ferait moins mal… Quelle connerie !
– Quand avez-vous su qu’elle était malade ? Adressez-vous à elle, s’il vous plait.
– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Pourquoi tu as gardé tout cela pour toi si longtemps ? Je sais bien que je ne méritais ni ta confiance, ni ton amour, mais j’aurais pu être là. Tu ne méritais pas de traverser tout cela, seule ou presque. Est-ce que tu te rends compte que j’ai su que tu étais malade en même temps que tous les autres, une fois que tout était fini. Pourtant, tu te souviens, le Café des artistes ?
– Le Café des artistes ?
– C’était un troquet où nous aimions passer du temps, flâner, raconter, rigoler, échanger. J’étais attablé un jour, l’attendant sûrement. Cela faisait dix mois que les fameuses vacances étaient terminées, qu’elle avait disparu sans laisser d’adresse. Au début, j’ai cherché sans en avoir l’air à comprendre où elle était, ce qu’elle faisait, avec qui elle était. Etait-ce cela la symbolique de son message ? Voilà, ce qu’elle était capable de faire par amour, tout plaquer pour aller vivre une histoire là où elle vous mène. J’ai fini par me résoudre à cette conclusion. Ma colère faisait grand débat avec ma tristesse, et j’avais mal. Qu’est-ce que j’avais mal ! Qu’est-ce que j’ai mal en vérité.
– Et puis un jour, vous l’avez croisée…
– Elle est arrivée, méconnaissable. Maigrie, triste, blême. Pour être honnête, je crois qu’une partie de moi se réjouissait. Elle avait tout plaqué, elle m’avait abandonné pour un autre…et finalement, elle revenait plus triste que jamais. Son bonheur ne se jouait pas ailleurs et sans moi, c’était cela que je comprenais. J’étais loin d’imaginer que la seule rencontre qu’elle avait faite était la maladie. Quel connard !
– Et elle ne vous a rien dit.
– Elle s’est assise en face de moi. Elle a commandé un thé, un earl grey. Et puis, elle m’a demandé comment j’allais, ce que je faisais, comme si rien n’était, comme si nous nous étions vus la veille. Cela semblait d’ailleurs être le cas. Moi, j’étais tellement heureux et fier qu’elle s’intéresse de nouveau à moi, que je n’ai rien vu. Quand elle m’a dit qu’elle sortait d’une méchante grippe, je m’en suis contenté.
Nous avons parlé des heures durant, de tout, de rien, mais jamais de nous. Et quand il a été l’heure de se quitter, je l’ai attrapée par le poignet avant de l’embrasser. Je voulais qu’elle comprenne. Je crois qu’elle a compris. Elle a répondu à mon baiser avant de me dire qu’elle ne pouvait malheureusement rester, qu’elle avait un autre rendez-vous important.
Je suis retombée dans mon questionnement, mes doutes, mon incompréhension. Ma jalousie s’est faite plaisir, m’expliquant que je venais de me faire arnaquer, qu’il y en avait un autre, peut-être même qu’ils étaient des milliers. En vérité, le seul rendez-vous qu’elle avait, c’était avec une nouvelle séance de chimio à l’hôpital. Mais tout cela, je l’ignorais… Alors je remplissais mes vides avec des histoires sans queue ni tête, tellement éloignées de la réalité.
– C’est un comportement familier pour vous, de vous raconter des histoires ?
– Je réalise que oui. Je passe ma vie à cela finalement. J’en ai même fait mon métier, j’enseigne les histoires racontées par d’autres au fil du temps, et je m’en imagine des centaines.
– Quelle sensation cela vous procure-t-il, dans votre corps je veux dire ? Que ressentez-vous ?
– De la distance. Une protection peut-être, une barrière…enfin, un truc qui m’empêche de…
– Qui vous empêche de quoi ?
– J’allais dire, de souffrir. Mais, je me sens un peu idiot de vous dire cela à vous, en pleurant à moitié.
– William, qu’est-ce que vous avez compris de notre séance ?
– J’imagine qu’il est peut-être temps que je mette les deux pieds dans ma vie. C’est vraiment bête quand j’y pense, vouloir obstinément ne pas souffrir, et souffrir autant.
– C’est le début d’une prise de conscience qui nécessite de s’engager dans un véritable processus de deuil. Ce sera long, ce sera parfois difficile. Mais, je m’engage à être à vos côtés. Qu’est-ce que vous ressentez à cet instant ?
– Je me sens vidé. Et en même temps, j’ai l’impression étrange que quelque chose se décolle en moi, quelque chose de très installée.

Elle sourit, comme si elle comprenait précisément ce que je venais de lui dire. Je n’ose pas encore lui dire combien à cet instant j’ai besoin d’elle, de la savoir dans mon existence pour affronter le reste de ma vie.

chaisevide

Publicités

A propos flocva

Ce blog, c'est un peu comme le sac à main d'une femme : c'est le bordel, c'est rouge ou c'est vert et puis parfois un peu noir aussi un peu come la vie, on y trouve de tout, ce qu'on cherche ou ce que l'on ne trouvait pas, c'est anecdotique et parfois drôle, plein de souvenirs ou de miettes, de clés de voiture ou de vieilles photos, c'est plein de questions, plein d'avis sur la question, plein d'humeurs... Et puis c'est plein de gens comme toi qui passent et qui reviendront ou pas, qui s'exprimeront ou pas, un instant dans une vie de celle qui te confirme que Non, elle n'est pas Wonder Woman ! Bonne lecture... ;)
Cet article a été publié dans In my life. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s